L’infinie répétition de l’amour (2)

Vendredi, 19 juillet 2002

Ma tête peuplée

J’arpente l’horizon
Minuscule créature en déploiement insensé
J’approche
Je t’observe

Je me rappelle ta violence
Ta peau
Ton contact
Mon désir de départ
De t’échapper
Je ne sais où
Juste
De ne pas être là
De ne pas assister
Ne pas soutenir l’irréparable

Je pense à toi
Inaltérable
Seul
Toujours en quête de l’inadmissible

À savoir si j’aimerais t’entendre
Violent
Nébuleux
En parcours

Je ne veux pas que tu parles
Je ne veux pas t’entendre
Je ne veux pas que tu vives
Je ne vis pas
J’égoïsme à souhait
Question de satisfaction

J’évite le stable
J’allège mon existence
Au risque de me perdre
De perdre contact
De fuir
D’aller faire un tour ailleurs

Je veux me perdre
Parce que je ne sais pas le faire

Tu ne comprends pas

J’éveille le fatidique pour le tenir distancé
Une lente et violente réappropriation

Tu cherches le pas avant le saut

Ta volonté
L’infini chaotique des lendemains
Les retranchements d’ombres

J’avance
Effritement rocailleux

Coup d’œil sur le cap
Je t’y vois asséché
Démembré
En pulsations oscillantes
Et remous volcaniques

Le sol en mouvance vers la chute
Je marche
Des crissements de gravier où je m’enfouirais volontiers
J’aperçois encore ta peau d’ombre étendue contre le limon

Tu traverses ma volonté
M’aspire en tourbillons fiévreux

Je te sens courbaturé parmi les marées
Mon équilibre frissonne à flanc de vertige
Tu palpites
Je t’éparpille
Je ne sais pas tes foisonnements

Mourir
Ennuyée par les creux
Ma peau s’accroche à ton silence
Mille envies de t’étreindre pour parfaire la volupté

N’oublie pas que je ne sais pas vivre
Que j’aime pas toujours ça la vie
Que c’est horrible parfois

J’évoque ton contact
Ton absence de voix
Ton corps repose au fond de ma mémoire
Projeté
Tu te nudifies au quotidien
Tu t’esquisses
Je te vois

En scintillements

Déchiqueter
Abattre ta surface
Ta peau encrée
Ton pas
Ce qui bat incertain en moi

Je disloque ta ferveur
Brusque rupture du quotidien
À l’incroyable volonté
Savoir où t’atteindre
À quelle pointe t’immoler

J’arpente l’instant
Fractionne tes multitudes

Va savoir si la terre brûle de ton passage
Je le veux
Tes distances calcinées
Avec toi

T’abattre
T’accumuler
Te sourdre
T’enfoncer
T’écarquiller
Te soupeser
T’étreindre
T’abattre encore
Une seule fois

Je perpétue la marche vers je ne sais où
Pas assez excentrique pour trouver une destination hors de moi
Seulement indocile

Je marche toujours
Inarrêtable

Je ne sais pas jusqu’où j’irai
Normalement affolée
Calmement éphémère
Pour la durée du trajet

Mes pieds racines du monde
Portent ma conscience
Nul retour

J’effectue une lancée
Première

Puissance
Rapidité

J’explore mes divisions
Je contrecarre ton approche

Je t’écrirai

Les gratte-ciels arc-boutés
Ta présence
L’orient décarcéré par ta venue

J’oublie ta vie
Ton souffle sourd à mes plaisirs

Je disais que je marchais
Pour t’écouter raconter
Tes univers en chute
Ta vision bafouée
Mes images s’étirent en traits défigurant le réel

J’ai un haut-le-cœur de savoir
On ne m’a rien appris

Je veux ériger ma solitude
Ma distance
Je veux être autre
Autrement
Jamais fixe
En mouvance fluide

À travers la solitude
J’érige des contrées
Où nul ne m’atteint
J’ai froid
Serre-moi

Reviens

Arrête-moi
Tu trembles à mes côtés
Je n’ai pas peur
Je m’asphixie
Je veux battre le monde
J’enrage d’impotence

J’aspire au vent
À mon transport, ma déportation

Je rappelle la marche

Je suis passée
Adossée à ton ignorance
Pour éviter de te voir

La marche me rythme
Le sang afflue dans mes pensées

Tu t’égares
Inondé
J’ai froid
Je pars

Je marche pour m’échapper
Je débroussaille l’immonde pour y naître
Parce que tout naît dans le ventre et y pourrit
Parce que rien ne me survit
Parce que je n’aime pas
Parce que je détruis
Je ne porte que l’impact, mon amour

Je veux rester seule

Je voudrais ne pas connaître tes malaises
Trancher mon visage
Le rendre beau
Comme ma vie expressionniste

Tu me nommes « Espace du dedans » (Michaux)
Parce que je placarde mon intériorité

Je me constelle
Pour t’émouvoir un peu

Je marche vers
Des hérissements de lumière dans le ciel
Des sillons de jour dans ton œil
Je m’y empalerai pour m’illuminer de l’intérieur

Je t’embrasse
Vivant

La tête peuplée
Je t’appelle

Ce n’est pas la date d’écriture. C’est la date où je l’ai recopié dans mon journal. Je l’avais écrit plusieurs mois plus tôt, après mon viol. Ne m’envoyez pas de conseils d’écriture. Je ne veux pas écrire de poésie. J’en faisais seulement sous l’influence des mes profs de cegep qu’elle obsédait, mais non… Je n’ai jamais voulu être poète. Ce n’est pas mon genre de prédilection même si j’en ai lu beaucoup. Certaines phrases me vont bien encore. Je débroussaille l’immonde pour y naître. Même s’il est clairement imparfait, je pense qu’on sent bien mon ambivalence amour/haine dans celui-ci. C’est une question délicate à aborder sur laquelle je travaille fort ces jours-ci. On s’imagine qu’une personne agressée devrait immédiatement cesser d’aimer la personne qui m’a agressée. La vie n’est pas si simple. Je n’écris pas juste un autre livre sur un autre viol, non. Vous verrez. Je ne pense jamais qu’un livre sur un viol est juste un autre livre sur un viol, mais je suis lucide quant au fait que je dois m’attendre à ce type de remarque stupide à partir de maintenant.

Me relire comme ça me fait du bien. Sous l’influence de la psycho pop, on me sort facilement la phrase voulant que le seul dénominateur commun de mes problèmes relationnels c’est moi et que ce soit donc être moi, le problème… Quand je me relis, je vois qu’il y a un moment où, oui, ça a été moi le problème. Plusieurs mois, plusieurs années en fait après mon viol, j’étais incapable de me laisser aimer. J’ai blessé quelques jeunes hommes à cette époque, oui. Je leur ai reparlé depuis et je me suis excusée, oui. Je leur ai expliqué ce qu’il se passait alors pour moi. Ils ont compris. Contrairement à presque tous les hommes qui m’ont blessée, je l’ai, moi, le courage de reconnaître mes torts et de m’excuser sincèrement.

Alors est-ce vraiment moi le seul dénominateur commun de mes problèmes relationnels? Il me semble qu’il y en a un dont l’influence me dépasse de façon très marquée pourtant. Mais c’est un peu ça le problème de la psycho pop: il faut analyser les phrases en fonction du contexte. Le dénominateur commun autre que moi, c’est la société dans laquelle nous vivons qui apprend des choses quand même toxiques aux individus qui la composent, hommes et femmes. Je n’en veux pas, moi, des hommes qui se sont fait dire ce que c’est que d’être un homme et qui ne se sont pas posé de questions après à savoir si ça correspondait vraiment à ce qu’ils voulaient être et quel impact ce choix pourrait avoir sur les femmes dans leur vie. Aujourd’hui, après 16-17 ans de thérapie à travailler sur moi, je ne pense plus que c’est moi le problème, non. Je ne vais pas me soumettre à des définitions de la masculinité et de la féminité qui sont clairement toxiques juste pour vous faire plaisir. J’en mourrais.

Alors je vis de la violence parce que je suis intelligente, mais aussi parce que je ne me soumets pas. Je ne porte que l’impact, mon amour.

J’ai choisi cette photo aujourd’hui parce qu’en me faisant les ongles, je me suis souvenu qu’un de mes ex violent ne savait tellement pas quoi me reprocher qu’il défaisait et dénigrait ma féminité en me disant que c’était ridicule une femme qui dépasse en se faisant les ongles… C’est au contraire plus logique pour moi de ne pas perdre un temps fou à ne pas dépasser puisque les débordements n’adhèrent pas à la peau comme aux ongles et que le surplus partira très vite… mais c’est un bon exemple. Tout pour me faire sentir comme une femme inadéquate… comme si ça avait une réelle importance, la perfection de comment je me fais les ongles… 🙄 Et il faisait une face de dégoût et secouait la tête de découragement… pauvre petit.

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