Les petites choses (2)

Ces jours-ci, je m’ennuie d’où je suis née. Je ne sais pas trop pourquoi. Probablement parce que j’ai vu des photos de la chute et que ça a fait remonter des souvenirs. Je ne m’ennuie pas de ma famille. Je m’ennuie des lieux. (Je m’ennuie de mes amis aussi.) J’ai d’ailleurs appris qu’il y a une fouille archéologique importante dans le coin. J’ai fait ça beaucoup pendant mes vacances, regarder des documentaires d’archéologie. Ça me semblait mieux que voyager. Surtout considérant l’état de la planète en ce moment.

Quelqu’un s’empressera de me dire que les voyages c’est la vie!!! Mais je ne suis pas si d’accord même si je respecte votre choix de voyager. Je pense que certaines personnes voyagent sainement. Ce qui m’énerve ce sont les personnes qui semblent penser que ça fait d’eux des personnes supérieures. Les personnes qui te regardent de haut parce que tu n’es pas allé à tel ou tel endroit et qui te disent qu’il faut absolument que tu fasses ça ou que tu ailles là avant la fin de ta vie. Ou qui pensent que tout le monde rêve d’une retraite passée à voyager.

Eh oui… je pourrais me penser bonne en répétant à qui ne veut même pas l’entendre que je suis allée donner une conférence à Barcelone sur Antonin Artaud et souligner qu’Evelyne Grossman était là et qu’elle m’a trouvé très très brillante et bien cool, Evelyne Grossman… Le dire en partageant des regards complices hautains avec les personnes qui savent qui c’est et en ajoutant l’injure de rire grassement avec condescendance au visage des pauvres êtres qui ne savent pas c’est qui. (D’ailleurs si madame Grossman est assez polie pour s’excuser auprès d’une petite doctorante qui n’avait même pas été dérangée par ce qu’elle lui avait fait sans en mourir, vous êtes capables aussi!) Mais je ne fais pas ça (à part dans ce scénario hypothétique…). Je ne suis pas comme ça. Je n’ai pas le syndrome de la femme battue face à l’Europe et encore moins face à la France en particulier.

« Mais de quoi parle-t-elle? », vous demanderez-vous. Je parle de l’état d’esprit qui doit faire que Pierre Falardeau doit se retourner souvent dans sa tombe en se disant que sa phrase aurait dû être « Les Européens, ils l’ont l’affaire! » parce que les Américains çà fait un moment que plus personne ne se sent inférieur à eux… Je parle de notre complexe d’infériorité face à l’Europe. Qui était déjà présent chez mes parents qui m’ont dit que ça ne me servait à rien de faire un doctorat puisque j’étais québécoise et que nous ne faisions rien de bon, surtout en comparaison des Européens (Je souligne ici en passant que sur le plan de la recherche en psychologie, nous sommes très très très en avance sur la France en ce moment… et dans d’autres domaines probablement aussi, mais celui-là je suis certaine.). J’ai vu passer la même impatience, voire haine, de ce complexe dans un roman de Catherine Mavrikakis il y a quelque temps et j’ai ri comme une folle. Ça me rendait très heureuse.

Savez-vous ce qu’ils faisaient, les messieurs français pendant que Grossman me trouvait intéressante? Ils riaient de mon accent comme des enfants de cinq ans. Voulez-vous bien me dire pourquoi nous continuons (vous continuez plutôt) toujours à admirer des personnes qui pensent sérieusement que Ricardo fait de la cuisine de coureur des bois (les pauvres seraient sérieusement morts de faim s’ils avaient mangé ça… vraiment, même si plusieurs recettes sont délicieuses, dont le gâteau de Monette si vous ne savez pas quoi faire avec votre rhubarbe…), que le stade olympique est à la campagne, que nous vivons sous terre la moitié de l’année parce que les hivers sont trop froids et…? J’ai même vu récemment un médecin dire à une femme française qui voulait venir en voyage au Québec que sa fille anorexique végétalienne allait être en danger ici puisque nous n’avons pas de spécialistes des troubles alimentaires et que nous mangeons seulement des burgers et des frites… des pays qui vivent encore sur le dos de colonies qui crèvent de faim.. des pays effroyablement sexistes… et… mais toujours, vous les encensez. C’est pour ça que je parle de syndrome de la femme battue… (Désolée amis Français… vous savez que vous, je vous aime et que je ne vous en tiens pas rigueur… et la plupart du temps vous êtes d’accord de toute façon… et je sais aussi que tout le monde dan s’e monde européen n’a pas ces idées folles et désuètes…)

Pourquoi je parle de ça? Parce que j’essaie de me préparer mentalement à recevoir tout les regards de condescendance au retour des vacances quand je dirai que je ne suis allée nulle part. J’ai fait un autre genre de voyage qui était pour moi plus enrichissant. J’ai comme développé une allergie au snobisme durant les dernières années. Vous pouvez bien sûr me raconter votre voyage si c’est pour me dire combien vous vous êtes amusés et que vous avez vu de belles choses, vécu des expériences riches et non pour faire de l’esbroufe. Je serai gentille. C’est promis.

Ce n’est pas ça qui me fait envie en ce moment dans ma vie et je ne sais pas si ça reviendra. Mes idées ne sont pas limitées pour autant, non. Ma connaissance du monde non plus. De toute façon j’ai arrêté de parler de mes voyages depuis la fois où une femme avait ri de moi parce que j’allais dans les musées au lieu de voir comment les gens vivaient… comme si c’était impossible de concilier les deux. Il y en a qui ont l’imagination bien étroite et qui sautent vraiment sur n’importe quoi pour essayer de prendre l’autre en faute et le rabaisser. Vous nous empoisonnez la vie.

Il y a tellement, mais tellement d’autres façons de vivre sa vie, d’aimer des choses, d’en découvrir et … que de voyager. Développer un quotidien riche c’est pour moi plus excitant que d’attendre impatiemment ses vacances parce que la vie qu’on mène nous emmerde. Ou pire, parce qu’on pense qu’elle n’a pas de valeur. Ce qui est malheureusement très fréquent.

Comme j’ai dit, je préfère le quotidien. Dans mon quotidien, cette semaine, j’ai écouté le balado Inspirez avant d’expirer, dont le titre est un jeu de mots pour dire que oui, les personnes invitées sont très inspirantes. Il y avait le médecin Stanley Vollant, le premier chirurgien innu de l’histoire du Québec. Tous les épisodes sont intéressants, mais celui-là m’a particulièrement plu parce qu’il m’a donné des mots que je cherchais depuis longtemps. Il parlait de comment beaucoup de Québécois refusent d’être inconfortables, ce qui serait nécessaire pour entamer une réparation auprès des peuples autochtones. Il a mis le doigt sur la même chose qui m’énerve, mais peut-être avec des mots plus doux, quand je suis effarée d’entendre des personnes dire que d’entendre parler de telle ou telle chose vécue par d’autres est terrible pour elles. Il ne faudrait surtout pas que vous fassiez des cauchemars ou que vous soyez déprimés pendant quelque temps… Tout le monde devrait se la fermer pour que vous soyez confortables et surtout que tout soit toujours à propos de vous. Comme si votre inconfort passager avait une quelconque importance face à toutes les réparations nécessaires dans le monde. De l’entendre parler de ça, pour moi, ce bref instant vaut une dizaine de voyages à lui seul parce que cet instant fait plus de sens pour moi et pour ce que je veux accomplir avec ma vie. De toute façon, les endroits où je voudrais vraiment aller sont trop dangereux en ce moment. À part un, ils ne sont pas en Europe, non. Mais oui, j’apprécie quand même beaucoup de choses de l’Europe. Je ne suis juste plus capable de penser le monde en supérieurs et inférieurs.

J’ai fait plein d’autres petites choses folles aussi aujourd’hui. Je me sens prête à redevenir plus productive même si je sais que je dois être prudente avec mon niveau d’énergie. J’ai décidé de participer à un marché anarchiste en août. Il me faut produire des trucs même si j’en ai déjà pas mal. Le reste pourra aller à Expozine en décembre. Je dois avancer mes autres projets, oui. Je dois faire attention à l’atroce juge dans ma tête qui me dit que je ne fais pas assez. Il y a juste un mois de passé dans les deux ans que je me suis fixés. Un jour à la fois, j’y arriverai. J’ai aussi pensé aujourd’hui que maintenant quand une personne me dira de méchantes choses, je penserai au son que faisait le téléviseur quand il n’y avait plus de programme quand j’étais enfant. Ce qu’on me dit pour me nuire est moins pertinent que ce son.

Il y a eu des moments magiques aussi. Comme le visage d’Hannah qui découvre encore les orages violents.

Ou pire, la demi heure cocasse que j’ai passée dans mon lit hier soir. J’avais oublié les feux d’artifices donc Hannah a eu son initiation. Je me suis retrouvée réveillée beaucoup plus tard que prévu en camisole et bobettes avec une grosse face d’un Boston qui ressemble à mon premier sur le derrière en serrant contre moi, un dans chaque bras, deux Bostons, un gros et un petit, terrorisés par les feux. Et moi qui crève de chaleur mais qui garde sa bonne humeur et fait des voix pour qu’ils aient moins peur. C’était beau. C’était drôle. Il y a de l’amour dans ma maison… et beaucoup de moments ridiculement heureux.

Je passe en mode travail.

A plus!

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