Deux ans (3)

La prochaine fois qu’on me dira que je ne fais rien au travail ou pour le département, je répondrai que le jour où tous les professeurs incapables d’enseigner ne serait-ce que les cours de la formation générale à faire leur travail et à se former pour en être capables comme ils le devraient, ça me fera plaisir de prendre leur place sur les petits comités qui se réunissent une ou deux fois par session et où il n’y a rien à faire d’autre que d’écouter et s’assurer que les politiques du département sont respectées.

Il y a une personne (et ce n’est pas la seule, mais je vais prendre un exemple précis que je connais bien), qui est incapable d’enseigner par elle-même deux des cours de la formation générale. Sa raison pour ça est qu’elle n’a pas appris ces choses à l’université, comme si notre capacité d’apprentissage disparaissait le jour où on obtient notre diplôme, et parce que la littérature contemporaine est toute de la marde et que les médias ne l’intéressent pas. J’ai donné un cours de 60 heures sur les médias à cette personne. La seule chose qu’elle avait à faire c’était de lire la quinzaine de pages de notes qui accompagne chacun de mes cours. Elle a refusé mes power point sous prétexte qu’elle n’en utilise pas. Elle m’a par la suite pété une crise parce que je n’avais pas changé les sites web dans mes notes (ils étaient changé dans mes présentations) et que certains ne fonctionnaient plus et c’était vraiment terrible que je lui ait fait ça. Cette personne m’a donné quatre pages depuis le début de ma carrière. Deux de ces quatre pages sont des textes écrits par d’autres personnes. Cette personne enseigne à cet endroit depuis au moins cinq ans de plus que moi et donne exactement les mêmes cours depuis son embauche avec quelques améliorations ici et là. Cette personne aura sa permanence avant moi en utilisant en bonne partie mon matériel puisque apparemment c’est très difficile pour elle de construire des cours. Cette personne est pourtant perçue comme plus productive que moi parce qu’elle assiste à un de ces comités qui se réunissent deux fois par session.

A l’avenir, au lieu de passer mon été à traduire moi-même des livres de neuroscience et d’endocrinologie pour m’assurer que mes élèves aient les informations les plus récentes possibles et que nous n’ayons pas l’air de concombres qui pensent que la théorie de genre est juste pour les homosexuels plutôt que de ne rien faire comme plusieurs ou d’aller boire de la bière avec mes amis ou de voyager avec ma famille, je ferai juste mettre mon nom sur un comité où j’agirai comme figurante, alors au moins j’aurai l’air de faire quelque chose puisqu’il semble que l’apparence de travail soit plus importante que le travail réel.

Je souligne aussi qu’absolument aucun de mes accomplissements et innovations n’a jamais été souligné de quelque façon que ce soit au département où j’enseigne, comme si toutes les choses que je fais me venaient naturellement et sans efforts et que je n’avais aucun mérite pour quoi que ce soit que je fais. Quoi que ce soit que je fasse, c’est toujours systématiquement ignoré ou réduit. Conférences? Publications? Expertise dans plusieurs sujets rares? Polyvalence? Formations? Activités avec des centres d’artistes? Ça ne vaut rien voyons! J’ai même dû écouter patiemment une collègue vanter une nouvelle collègue cette année en parlant d’un livre qu’elle mettait au programme et qui apportait apparement du nouveau au département. J’enseigne ce livre depuis au moins six ans sans que personne ne juge bon de même me dire que c’est une bonne idée, chose dont je n’ai pas besoin, mais qui serait quand même appréciée.

Est-ce que la justice est une réelle valeur pour ces personnes? La réponse est non.Il y a malgré tout plusieurs collègues que j’apprécie et que je juge très compétents et intéressants. Sinon, ça ferait longtemps que j’aurais pris la fuite devant tant d’hypocrisie et de violence… et aussi parfois de malhonnêteté. Contrairement à d’autres, je suis aussi capable de reconnaître quand quelqu’un a des compétences que je n’ai pas et de le respecter. Heureusement pour moi et les élèves, je n’ai pas besoin qu’on m’applaudisse à chaque fois que je lève un doigt. Je vais continuer à faire des projets pour eux et je serai dorénavant prête à entendre absolument n’importe quoi sortir de la bouche de certaines personnes.

Je ne socialiserai plus vraiment non plus puisque quand je me force à le faire, étant une personne de nature plutôt introvertie ça ne me vient pas naturellement non, on s’imagine que ça signifie que je n’ai rien à faire… c’est sûr qu’en travaillant à temps plein, en ayant deux chiens, des amis, en étant aux études, en thérapie, en faisant ce blogue bénévolement, en ayant une pratique artistique et une pratique d’écriture en plus, en suivant des traitements pour le stress post traumatique et en ayant les mêmes obligations que tous les humains, je n’ai absolument rien à faire… et ce n’est surtout pas un effort humain que je fais de faire la conversation à mes collègues.

A partir de maintenant, je m’en fiche vraiment royalement de ce qu’on pense de moi au travail. Ça n’a à peu près jamais rien à voir avec ma valeur ni les faits réels. La seule chose que je vais exiger d’eux maintenant c’est de pouvoir faire mon travail dans la paix et le respect, parce que je fais déjà beaucoup plus que ce qu’on me demande. Les choses auront changé pour moi d’ici deux ans, peu importe comment, mais ce sera pour le mieux.

Heureusement mes deux amours m’ont réveillée avec des câlins ce matin. La vente de garage est reportée à demain à cause de la pluie.

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